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Clafoutis grand-mère

mercredi 14 novembre 2012, par Mark Crick

500 g de cerises 3 œufs 150 g de farine 150 g de sucre en poudre 10 g de levure délayée dans l’eau chaude 100 g de beurre une tasse de lait

Elle déposa les cerises dans une terrine beurrée et regarda par la fenêtre. Les enfants couraient sur la pelouse, Nicholas, qui avait déjà atteint les massifs des tritomas rouge flamboyant, se retournant pour attendre les autres. Elle revint aux cerises, pois rouges sur fond blanc, si gais et si plaisants, avec leurs noyaux durs invisibles qu’elle n’enlèverait pas. Elle eut une pensée émue pour Mrs Sorley, cette pauvre femme sans mari, avec tant de bouches à nourrir, Mrs Sorley qui ne connaissait que la dureté du noyau et non la douceur ; et elle réserva la terrine de cerises.

Lentement elle fit fondre le beurre, transparent et lisse, pale et huileux, clarifié et doré, et le mélangea au sucre dans une grande jatte. Aurait-elle dû choisir un dessert anglais traditionnel ? (Un amas de gâteau surgit spontanément devant ses yeux.) Naturellement la recette était française, elle lui venait de sa grand-mère. Ce qui se passait pour la cuisine en Angleterre était une abomination. Cela consistait à plonger les choux dans l’eau. À rôtir la viande jusqu’à ce qu’elle soit dure comme de la semelle. À ôter les saveurs avec un couteau émoussé.

Elle ajouta un œuf et s’arrêta un instant pour regarder le jackmanii, éclatant comme le mur blanc. Ne serait-ce pas merveilleux que Nicholas devienne un grand artiste, toute la vie se profilant devant lui, une toile vierge, les formes aux couleurs vives se précisant peu à peu... Il y aurait des femmes, des triomphes, puis les couleurs s’assombriraient, avec leur lot de labeur, de solitude, d’épreuves. Comme elle aimerait qu’il puisse rester comme il était à présent, ils étaient si heureux ; le ciel était si clair. Ils étaient plus heureux maintenant qu’ils ne le seraient de toute leur vie. Elle ajouta un œuf avec une grande sérénité, car après tout coulait dans ses veines le sang de cette lignée française très noble dont les filles avaient apporté leurs talents et leur énergie, leur sens des couleurs et des formes, leur grâce et leur esprit, aux Anglais apathiques. Elle ajouta encore un œuf dont la sphère jaune, tombant dans la jatte bombée, se rompit, s’épancha dans la préparation comme une coulée de lave, comme le soleil s’abîmant dans un océan de beurre. Les deux dômes de sa coquille brisée gisaient sur la table, et toute la misère et les souffrances de Mrs Sorley se résumaient à cela, pensa-t-elle.

La farine, quant à elle, lui procura une sensation exquise, il en resta une pointe sur sa joue semblable à une caresse lorsqu’elle écarta une fine mèche de cheveux, comme si sa beauté l’ennuyait et qu’elle voulait être comme les autres, insignifiante, une veuve seule dans sa maison, armée d’une plume et de papier, qui rédige des notes, explique la pauvreté, expose les problèmes sociaux (elle incorpora la farine dans la préparation). Elle était si impérieuse – non pas tyrannique ni dominatrice, elle n’aurait pas dû écouter ce que disaient les autres –, elle était comme une flèche pointée sur sa cible. Elle aurait aimé bâtir un hôpital, mais comment ? Pour le moment il y avait le clafoutis destiné à Mrs Sorley et à ses enfants (elle ajouta la levure diluée dans l’eau chaude). La levure permettait au mélange de jaillir droit dans l’air comme une colonne d’énergie, alimentée par la chaleur du four jusqu’à ce que le couteau sec et stérile du mâle plonge sans pitié dans l’édifice, le laissant aplati et épuisé.

Petit à petit, elle versa le lait jusqu’à ce que la préparation soit lisse et fluide, onctueuse et homogène, liquide et sans grumeaux, s’arrêtant un instant pour songer à ses notes sur l’inégalité du système laitier anglais. Elle leva les yeux : quel démon le possédait, son benjamin qui courait sur la pelouse ? Pourquoi fallait-il que les enfants changent ? Pourquoi fallait-il qu’ils grandissent ? (Elle versa la préparation sur les cerises dans la terrine.) À présent le dôme était devenu un cercle, les cerises enveloppées de la préparation mousseuse qui les bercerait et les protègerait, la préparation mousseuse qui les enveloppait tous, la maison, la pelouse, les asphodèles, ce diable de Nicholas qui passait en courant devant la fenêtre, et elle glissa la terrine dans le four chaud. Dans 30 minutes le clafoutis serait prêt.

Traduit de l’anglais par Anne Freyer-Mauthner

Voir en ligne : La Soupe de Kafka

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