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Pour Samuel Beckett

jeudi 1er septembre 2011, par Xavier Garnerin

Bock se leva, se dirigea vers les escaliers, se prit les pieds dans la carpette et tourneboula cul par-dessus tête jusqu’au bas des marches, puis s’affala dans l’entrebâillement d’une porte. Comme une flaque. Comme un ballot. Comme un ballot-flaque. Le matin, c’était un peu tous les jours comme ça.

Il n’était pas dans les habitudes de Bock de se plaindre de sa destinée, pas plus qu’il n’était dans celles de la destinée de se plaindre des habitudes de Bock. Il n’était d’ailleurs pas non plus dans les capacités de Bock de s’insurger, de s’ériger contre, de prendre quiconque à partie, d’émettre un avis négatif sur certains aléas de son existence, en revanche Bock, avec une certaine dextérité, mis à profit cet arrêt subit du cours des choses pour en quelque sorte s’arrêter également lui-même, s’arrêter mieux, se mettre au diapason, gagner en évidence, stabilité et confort. Accéder au repos promis. S’exercer poliment à la patience. Rigidifier les flux.

Le chapeau de Bock, qui avait roulé à quelques mètres de là et qui du haut de sa coiffe dévisageait le carrelage de la pièce, semblait d’ailleurs partager cet avis.

Un silence se fit.

Puis Bock bougea, par petits soubresauts d’abord, puis se gonfla, se souleva, s’érigea, se déploya, pris de l’ampleur et finalement se tint sur ses jambes.

Il y avait deux carottes sur la table. C’étaient deux carottes assez simples, seulettes. La carotte de droite était allongée à droite de la carotte de gauche et la carotte de gauche à gauche de la carotte de droite, sur la toile cirée à carreaux, devant la fenêtre de la cuisine. Un narrateur rapide, opérant une volte subite à 180 degrés, aurait peut-être pu décrire la carotte de droite – volte – comme étant à gauche de la carotte de gauche et la carotte de gauche – volte – comme étant à droite de la carotte de droite, mais ce n’était pas véritablement le cas. Il ne faut toutefois pas en conclure que Bock considérait la situation sous cet angle et peut-être que Bock, dans son esprit, voyait avant toutes choses deux carottes, prises dans leur ensemble, et qui toutes deux seraient à droite comme à gauche de rien, ou peut-être même encore, dans l’esprit de Bock, n’y avait-il qu’un grand vide multidirectionnel, à des kilomètres à la ronde, lequel ne s’interrompait qu’au moment des deux carottes, posées sur les carreaux de la toile. Il est très difficile de décrire ce qui se passe dans l’esprit de Bock, ou plutôt ce à quoi paraissait réfléchir l’esprit de Bock, ou plutôt ce qui semblait surgir subitement dans l’esprit de Bock, ou plutôt même ce qui ne faisait que traverser l’esprit de Bock, ou plutôt même encore ce qui hurlait toujours dans l’esprit de Bock lorsque ce qui traversait l’esprit de Bock avait fini de traverser l’esprit de Bock, et avait déjà disparu de l’esprit de Bock.

– Bonjour, dit Bock.

Les carottes de répondirent pas, sans doute, dut se dire Bock, du fait de leur inintérêt total pour les processus de symétrie. Bock grogna et s’installa à la table. Il y avait aussi un saladier, un couteau, un économe et une râpe. Ainsi plusieurs possibilités s’offraient-elles à Bock. Il pouvait aussi bien couper puis éplucher puis râper les carottes, ou alors les éplucher puis les couper puis les râper, ou les râper puis les couper puis les éplucher, ou encore ne pas les couper, les éplucher puis les râper, ou les couper ne pas les éplucher et les râper, ou les couper les éplucher et ne pas les râper, ou ne pas les couper ne pas les éplucher et les râper, et ainsi de suite. Ce n’était pas le fait de décider qui posait problème à Bock, il lui était déjà arrivé de le faire au cours de son existence, non, c’était plutôt l’infinité des décisions possibles qui l’arrêtait dans son élan, dans ce faible élan qui avait fait qu’un jour, par exemple, on l’avait appelé Bock.

L’une des carottes était petite, et l’autre était grande. Bock pouvait donc couper et éplucher la petite, et râper la grande, ou couper et éplucher la grande, et râper la petite, ou ne pas couper la petite, et ne pas râper la grande, mais éplucher la petite et la grande, etc. – nous allons essayer ici de faire gagner à la littérature un temps précieux. Bock décida donc de couper, d’éplucher puis de râper les deux carottes.

Il procéda pour ce faire de façon équanime, selon un style qui lui était propre. Rien en effet ne justifiait, pour Bock, que pour râper il faille agiter de haut en bas la carotte contre la râpe, pas plus d’ailleurs que ne se justifiait l’autre technique, à savoir agiter de haut en bas la râpe contre la carotte. Pour râper, donc, Bock plaçait la section de la carotte en haut de la râpe, puis remontait celle-ci en même temps qu’il descendait la carotte, dans un même mouvement, puis marquait l’arrêt, vérifiait que la section de la carotte était bien arrivée en bas de la râpe, et alors remontait la carotte tout en descendant la râpe, dans un geste inverse des deux mains similaire à celui de Monsieur Stevenson, quand il jouait des cymbales à l’arrière de la fanfare à la fête de la Saint-Patrick à Bloomberry.

À cette évocation, de grosses larmes roulèrent dans les poils de la barbe de Bock et la pointe de son nez s’humidifia. Et soit pour mieux habiter ce souvenir, soit pour que ce souvenir habite mieux en lui, il écarta la carotte de la râpe tout en continuant à agiter ses deux mains dans le vide, dzing dzing.

– Bonjour, dit Peggy Trootman en poussant la porte de la cuisine qui donnait sur le jardin.

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