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Route d’Épaignes

mardi 5 juin 2012, par Muriel Friboulet

Je fus à sa hauteur en deux foulées. Il faisait face à la pâtisserie la plus courue de Pont-Audemer, immobile, un peu voûté sous son blouson terne de demi-saison, et j’ai prononcé les deux syllabes de son prénom, doucement, pour ne pas le faire sursauter.
– Laurent...
– Toi ?
– Je suis presque chez moi ici. Mais toi ?
– Viens. Je réfléchissais... Viens boire quelque chose, j’ai le temps.
– Le temps, c’est ce qui nous a manqué ?
– Ce n’est pas exactement mon impression. Tu as filé comme un voleur.
– Comme un voleur.
Nous avons pris la rue à main droite pour franchir le premier des ponts qui traversent les petits bras de la Risle. Je marchais derrière lui parce que le trottoir n’offrait aux piétons que cette possibilité, et son silence, cette progression d’insectes prudents, ces voitures qui nous frôlaient au passage, tout était sans gaîté. Je jetais des coups d’œil aux vitrines pimpantes, attirantes. Il y avait beaucoup de touristes qui passaient par là en fin de semaine, ils s’arrêtaient pour acheter une bouteille de pommeau, une galette au beurre, un bibelot, n’importe quoi plutôt que d’arriver les mains vides chez leurs hôtes. J’ai remarqué la boutique d’une amie qui venait de se lancer dans l’épicerie fine, et j’ai souri parce qu’elle l’avait baptisée « Aux gourmandises de la Reine », profitant du jeu de mot facile que lui offrait son nom, en réalité celui de son mari, un certain Norbert Leroy dont le jeune visage, sur les photos de classe que j’avais conservées, ressemblait alors au mien à nous confondre. Tout changeait vite et moi avec, mais la nuque épaisse et un peu animale de Laurent, sa colonne vertébrale fléchie dans sa marche presque piétinante étaient encore celles d’avant. Il se taisait et je ne comprenais pas ce qui nous empêchait de choisir ce café, ou celui-ci que nous croisions maintenant. Bientôt nous serions à l’autre bout de la ville, ou plutôt de ce gros bourg qui, une fois la tannerie et la papeterie fermées, se rendormait au bord de ses eaux changeantes, grises, vertes, ces morceaux de ciel comme tombés entre les vieilles maisons et qui lui valaient le surnom agréablement idiot de Venise normande. Je pensais à tout cela avec une nostalgie collante et je marchais derrière Laurent qui se taisait toujours. Sur la dernière place, il s’est arrêté et nous nous sommes assis à une terrasse, au débouché de la route d’Épaignes.
– Nous voilà loin de la rue Croulebarbe, lui dis-je, seulement pour parler, pour occuper le silence, avec l’impression que c’était inutile, mais plus confortable pour tous les deux.
– Tu crois ? Tu en es sûr ?
– Qu’as-tu fait ?
– J’ai épousé une Japonaise, nous avons une petite fille, Alexandra.
– Que vous appelez Sasha, sans doute...
– Mais non.
– Tu sais au moins pourquoi nous nous sommes quittés ? J’étais malade. Tu es venu me voir, avant le bac, en mai. Je lisais La Ballade de la geôle de Reading. Tu as haussé les épaules et tu as dit : tu lis ça, toi...
Il a soupiré. C’était malheureux, parce qu’il y avait encore quelque chose de solide et d’âpre en lui mais qui achevait de fondre, et je me souvenais d’avoir souvent vu, dans leur villégiature de famille, cette jeune cousine à lui, blanche et très grasse, qui se tenait constamment dans son fauteuil d’osier en premier plan d’un horizon maritime plus beau encore qu’un rêve, surtout quand la haie d’hortensias qui bordait la falaise était en fleurs.
– Tu aimais la villa de mes parents.
– Oui, mes yeux l’aimaient.
Il est entré dans le café pour payer nos verres et je me suis sauvé par la ruelle Saint-Ouen.

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