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La chute

lundi 3 décembre 2012, par Pascal Rongveaux

– Allô ? Patrick ?
– Lui-même.
– Maryse à l’appareil. Tu te souviens de moi ?
– Oui.
– Ça fait longtemps, hein ? Tu es libre ce soir ?
– Heu… oui.

Je n’ai pas osé lui refuser ce rendez-vous devant la gare d’Orsay. Maryse. Mais quel était son nom ? Elle faisait partie de notre groupe autrefois lorsque Mocroy, Sanchez, Masoure et moi transportions les valises des voyageurs, gare Saint-Lazare, pour nous faire de l’argent de poche. Je ne l’avais pas revue depuis l’accident de Sanchez. Que me voulait-elle à présent ?

Le taxi a traversé le Pont Neuf et s’est engagé Quai de Conti. Devant l’Institut je me suis demandé pourquoi j’avais accepté de revoir Maryse. À bien y réfléchir la raison en était simple : la curiosité. Qu’était-elle devenue durant toutes ces années ? La dernière fois que je l’avais vue c’était gare de Lyon. Elle agitait son grand foulard vert à l’une des portières du train pour Nice.

La voiture longeait le quai Voltaire. J’ai eu un pincement au cœur. Pas de lumière aux fenêtres. Et si rien n’était changé dans l’appartement de mes parents depuis le jour de leur fuite en septembre 1943 ? Il faudrait avoir le courage de monter jusqu’au troisième…

Quai Anatole France, le taxi s’est arrêté devant l’épave sombre de la gare d’Orsay. J’ai fait attention en descendant à ne pas salir mes nouvelles chaussures à semelles de crêpe. J’ai payé le chauffeur et la voiture n’a plus été bientôt qu’une ombre lancée à vive allure vers la place de la Concorde illuminée.

Je l’attendais les mains dans les poches. En face la forme massive du Louvre semblait attendre elle-aussi. Quoi ? J’ai hésité un instant. Partir ? Trop tard, un taxi ralentissait. Maryse et un lévrier en sont sortis. Ce qui m’intriguait c’était que ce chien obéisse si bien à sa maîtresse.

– Bonsoir toi !

C’était l’une de ses phrases favorites. Autrefois, lorsqu’elle vous croisait, elle se jetait à votre cou et vous embrassait sur la bouche. Blonde et grasse elle n’avait guère changé depuis l’époque où nous nous retrouvions tous les soirs au café Belphégor rue de Leningrad.

Nous remontions le quai Anatole France vers la Concorde. Elle m’avait pris le bras. J’avais un roman à terminer et je me trouvais au beau milieu de la nuit, sur les quais, avec cette femme qui m’était devenue étrangère. Elle m’a avoué qu’elle vivait maintenant en Amérique du Sud. Elle avait profité de son passage à Paris pour me contacter.

– Des retrouvailles ce n’est pas tous les jours…

Le quai était désert. La ronde des voitures s’amenuisait et la lumière des phares se confondait avec l’éclairage du pont de la Concorde. Elle avait fait un riche mariage. Il lui laissait beaucoup de liberté et elle en profitait pour visiter l’Europe.

– Et toi ? Tu fais quoi dans la vie ?
– Oh rien… J’écris des romans.
– Vraiment ? Quel genre ?
– Des romans policiers.
– Oh…

Elle avait sorti un étui à cigares en croco. Le même me semblait-il que celui qu’elle exhibait il y a vingt ans. Un bateau-mouche est passé. Il éclairait de ses projecteurs les frondaisons du jardin des Tuileries. J’ai pensé à ma mère qui m’y emmenait tous les jeudis pour faire un tour de manège. Maryse me questionnait. Elle paraissait s’intéresser à ma vie à Paris. Son fume-cigares lui donnait un air aristocratique que je ne lui connaissais pas. Nous avions atteint le pont de la Concorde. On devinait dans le lointain le Grand Palais et la foule tumultueuse des Champs-Élysées.

– Tu as revu Mocroy ?
J’avais posé la question sans conviction.
– Non et toi ? Mais j’ai reçu la visite de Masoure. Tu savais qu’il vivait aux États-Unis ?

Les États-Unis. Nous avions prévu d’aller vivre là-bas avec Maryse. Mais c’était avant la mort de Sanchez. Nous nous étions engagés sur le pont Alexandre III. Derrière nous le dôme des Invalides menaçant se dressait dans la nuit. Maryse avait posé la tête sur mon épaule. Moi, avec ma veste en tweed, j’avais un peu froid. Le lévrier nous devançait et me fixait souvent de ses grands yeux interrogateurs. Nous étions seuls sur ce pont au cœur de cette ville abandonnée comme après un cataclysme.

– Patrick. Tu es le dernier à l’avoir vu, Sanchez.
Elle s’était arrêtée et me regardait fixement. En bas le passage du bateau-mouche faisait des vagues scintillantes.
– C’est vrai, le dernier…
– Mais alors, le soir où il est venu…

Son regard était effrayant. Elle n’a pas eu le temps d’achever. Je l’avais prise dans mes bras. Elle s’est agitée un moment à la surface et je me suis souvenu qu’elle ne savait pas nager. Le lévrier s’était appuyé au parapet pour regarder disparaître sa maîtresse. Je suis parti terminer mon roman. Je venais d’en trouver la chute.

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