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Un mot à la hâte...

lundi 10 décembre 2012, par Charles Müller, Paul Reboux

À Sacha Guitry

Je me souviens que Swan devait dîner ce soir-là chez les Verdurin, quand, vers six heures, un billet d’Odette de Crécy l’informa qu’elle souhaitait passer la soirée avec lui, pour qu’ils entendissent ensemble le ténor varsovien Skotchviski dans son interprétation du rôle de Tristan, car, assurait-on, nul autant que ce Polonais n’en avait mieux rendu, selon la tradition wagnérienne, les nuances passionnées. Malgré l’agrément qu’il pouvait espérer d’un tête-à-tête souhaité avec Odette, dont il posait l’excellence a priori, et tenait la suprahumanité pour séraphique, l’idée de bouleverser ses prévisions n’était pas agréable à Swan, bien que, d’une part, il n’attendît pas grande délectation de cette soirée passée chez les Verdurin où chacun lui était connu et où les noms et les visages, en s’ordonnant et en se composant les uns relativement aux autres, en nouant des rapports de plus en plus nombreux, imitent ces œuvres d’art où il n’y a pas une touche qui soit isolée, où chaque partie, tour à tour, reçoit des autres sa raison d’être et leur impose la sienne ; et bien que, d’autre part, il n’aurait pas goûté beaucoup de nouveauté à s’entretenir avec le chevalier Soporifico, le docteur Gillett, Mme de Canuleuse, le duc d’Endormantes, Mme de Pataty, — qui se flattait de promener son face-à-main d’argent trop ciselé au-dessus de ce trésor qu’elle s’enorgueillissait : le manuscrit de la Fille de Roland, par M. Henri de Bornier, — en outre, il ne considérait pas comme un spectacle exceptionnel celui de la glace fournie par Poiré et Blanche, et des petits fours rituels de Rebattet.

Il y songeait en se rendant chez les Verdurin, afin de se faire excuser sur quelque devoir de famille, quand il s’aperçut, devant une glace posée à gauche de la devanture d’une boulangerie, que, dans la rainure qui séparait deux de ses dents, s’était nichée, lors du repas, une minuscule parcelle de cerfeuil ; ce brin de verdure ressuscita dans sa mémoire les vastes horizons des pacages peints par Ver Meer de Delft, non moins que les solennelles frondaisons d’un Hubert Robert, sans omettre les ramures exquises où Watteau répandit les roses d’un couchant cythéréen ; ces images incomplètes et changeantes se reproduisaient en lui par simples divisions, comme certains organismes inférieurs ; elle rayonnaient ainsi qu’une rosace dont le motif central est environné de logettes où s’inscrivent des banderoles courbes ; de cette sensation de verdure fragmentaire essaimaient des évocations de sous-bois et de halliers, car les forêts, toute comme la nature entière, doivent être transplantées en nous avant de nous communiquer les sensations de jardin intérieur auxquelles est due notre intimité psychique ; ces souvenirs étaient si intenses, si réellement ressuscités, que Swan se sentit pénétré par l’importune fraîcheur silvestre et dut relever le col de son pardessus. Pour monter, il prit l’ascenseur, où, dans la cabine obscure, les boutons offraient la perpétuelle énigme de l’entresol aux Œdipes de la mondanité à qui le concierge avait dit que « c’était au deuxième » ; car il est malaisé, pour un esprit dubitatif, de discerner en quelles conjonctures l’entresol est valable dans la dénomination des étages, d’autant que la règle semble varier avec les immeubles et selon les caprices des architectes ; Swan appuya sur un bouton qui s’enfonça dans un bruit mou ; il pressa longuement sur une sonnette silencieuse par l’effet de laquelle la cage commença son glissement ascendant parmi un bruit d’eau égouttée ; à chaque palier, un choc léger, un frôlement métallique suivi d’un déclic, inspiraient à Swan une passagère mélancolie, car ce bruit, qui marque la désertion d’un étage et qui souvent avait signifié l’abandon du sien quand il attendait une visite, était resté pour lui, bien qu’il n’en souhaitât aucune, un son par lui-même douloureux où résonnait une sentence d’abandon. Le valet de pied des Verdurin reçut Swan avec le sourire, qu’on n’oublie pas après avoir l’avoir vu sur le visage du troisième bourreau qu’a peint Orfila, dans son Martyre de sainte Hurdorée, au Palais Pitti, et qu’on retrouve dans le retable du cloître San-Culotta et les fresques de Fra-Icando, issues de la fécondation par quelque modèle padouane d’un disciple italo-britannique d’Albert Dürer. Ce serviteur lui témoigna une politesse de commande dont il semblait se servir comme d’une arme pour asséner l’information que « Madame et Monsieur étaient sortis, et ne rentreraient que tout à la fin de l’après-midi ». Swan considéra cet homme en se demandant comment un être si clairement étranger à la réalisation artistique pouvait avoir été destiné par le sort à prendre soin des fauteuils du salon garnis de Beauvais, dont les médaillons fleuris offraient les mêmes éléments décoratifs que les dossiers de bois sculptés où ils étaient sertis.

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