Pastiches
Flux de pastiches    Autour du pastiche    À propos de ce site   Licence  
Accueil du site > Gustave Flaubert > Pour Gustave Flaubert

Pour Gustave Flaubert

lundi 19 septembre 2011, par Xavier Garnerin

Ce fut au mois de juin, à Villeneuve-d’Ambeuse, un beau soir qu’il pleuvait.
Il avait reçu la veille un sms sommaire lui expliquant de s’y rendre, pour un dîner qu’on imaginait plutôt « teuf ». La pensée qu’il la reverrait l’avait tenu éveillé toute la nuit, qu’il passa entre son lit, peuplé des rêves les plus tendres, et l’écritoire de sa chambre devant lequel il s’asseyait afin d’y consigner toutes sortes de secrets moins avouables. Alors qu’il dormait enfin, la lueur de l’aube illumina d’un coup le sol de la pièce, couvert comme une mer d’une imposante escadre de papiers froissés.
Vers 11 heures, il se fit tenir par Mouloud un kebab et de la Heineken, puis passa la journée à se demander de quelle aune pourrait être sa mise. Il opta finalement pour une camisole écarlate, un pantalon de lasting à sous-pieds et une casquette de golfeur, à la gloire d’une boisson gazeuse.
Dehors, la pluie molle paressait dans sa chute pour s’écraser en grosses gouttes grises sur le trottoir, et un soleil couchant empourprait le ciel de volutes vaporeuses, construisant un instant une brève coiffure à l’étagement des toits plats des tours de HLM. Puis le peu d’orage cessa, on entendit au square l’aigre cri d’un enfant répondant à sa mère, enfin les voix des télévisions s’élevèrent dans la touffeur naissante de la pénombre, comme une Babel de toutes les langues, et la nuit superbe enveloppa de son ombre suave la galerie marchande et les vastes parkings du quartier.
Il s’engouffra peu après dans le métropolitain, en sortit, héla le 68 puis le 36 B, pour se retrouver devant l’immeuble. Sur la rangée des boîtes aux lettres il déchiffra un nom, et l’étage. L’ascenseur peinant à venir, il se décida pour l’escalier. Une odeur d’urine et de serpillière sûre s’élevait des marches, comme ayant appartenu, dès le début de la construction, au linoléum écaillé dont on avait, autrefois, déjà remplacé par endroits les premières poses, grises, par de nouvelles qui luisaient dans l’absence de lumière telles d’antiques plaques de stupre et de sang. Il avisa au quatrième son patronyme, sur la sonnette, dont il pressa le petit bouton de guingois.
Quelqu’un lui dit d’entrer.
Découpé par le cône violent de l’halogène, le plafond rutilait d’une tonalité sombre, mais soutenue. Tout autour de la pièce, étaient disposées des tentures dans les bordeaux que Vuitoz affirmait à qui le lui demandait tenir de Katmandu, ce qui de son point de vue faisait mode et se devait à tout coup d’obtenir l’assentiment de la société. Une commode, dont on avait calé le pied trop court avec un exemplaire de la pensée du Guide, qui paraissait sortir tout droit d’un dépôt-vente, avait été hâtivement peinte dans un vermillon criard et supportait, tel un autel antique, trois cierges rubiconds dont la cire, dégoulinant, avait depuis longtemps masqué les bobèches. On distinguait dans un coin, comme si on avait pris soin d’en construire la futilité, sur une table basse recouverte d’un châle fuchsia des exemplaires en piles chahutées du Moulin, du Chaperon et de la Lanterne. Derrière le bar américain mijotaient dans un petit bouillon des saucisses de Francfort. Au centre de la pièce rutilaient, sur la planche du bureau qu’on avait simplement débarrassée et reposée sur ses tréteaux, une grande assiette de fraises et des carafes de vins des Côtes du Rhône. La soirée s’annonçait « bien », chuchota quelqu’un à l’oreille de Frédéric.
Il opina distraitement. Madame Vuitoz se tenait là, assise dans un fauteuil Empire, vêtue d’un sarong carmin qui, tout en révélant ses formes, masquait pudiquement la tonalité brunâtre de sa peau. Elle avait jeté un pied sur le dessus de son genou et, au travers des deux lanières de plastique écarlate de sa tong, dont la semelle se décollait superbement de son talon, paraissant ainsi battre l’atmosphère de sa pensée propre, il put distinguer son gros orteil, et même la courbure délicieuse de son tout petit doigt terminal.
– Alors, lui dit Demahusse en lui claquant fortement sur l’épaule, tu as vu, le président, si tout cela n’est pas du pipeau ?
Elle s’était fait de ses cheveux une tresse, lourde, et qui lui pendait sur l’épaule dans l’ambiguïté de sa studieuse et sage construction, mais qui lui paraissait avant tout une supplique : démêle-moi. Du moins trouva-t-il ce songe à la mesure de ses aspirations.
– Ah, répondit Frédéric, qui savait Demahusse démuni de PEA et calculant tous les points et recoins possibles de sa retraite, la question pose question, justement.
Puis il repartit dans ses rêveries. Il n’y avait pas moyen de l’en tirer. Une fois, il imaginait l’emporter dans quelque île où ils vivraient nus, une autre il commandait à la société des chemins de fer deux allers simples en TGV pour Vladivostok, une troisième fois il lui faisait offrir le tout dernier iPhone avec en page d’accueil ce message : « Je vous aime. »
Et pour elle il en choisissait la couleur, rouge.

Répondre à ce pastiche

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | Réalisé par rature.net