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La pêche

lundi 26 novembre 2012, par Isabelle Rambaud

Au printemps, quand les dimanches étaient propices, Charles prit l’habitude d’aller à la pêche. Il partait tôt après avoir minutieusement préparé son attirail, ses lignes, son panier, ses appâts, son parapluie tout délavé, son tabouret. Il ajoutait dans sa besace du pain, du lard, des biscuits, une bouteille de vin rouge dont il ferait son repas.
Puis il descendait la grand’ rue d’Yonville, chargé comme un baudet, la silhouette indécise et pesante, engoncé dans son lourd manteau usagé tandis que, sur les façades, les volets s’ouvraient avec fracas, laissant entrer le soleil du matin sur les parquets des salons et jusque dans la chambre d’Emma qui se réveillerait plus tard en s’étirant doucement et en pensant à Rodolphe.
Il s’installait toujours près du même saule, là où la rivière se rétrécissait, comme si ce passage étroit et coudé lui convenait mieux, offrant un abri à sa journée autant qu’à sa solitude.
La plupart du temps, il revenait sans avoir rien pris, mais avec le teint rouge du grand air et la bouteille vide.
Emma le toisait et poursuivait en silence son ouvrage jusqu’à l’heure du repas.

Un jour pourtant, en rentrant, il n’alla pas à la cuisine comme d’habitude pour y déposer tous ses paniers vides et enlever ses bottes trempées. Il vint droit au salon et fièrement, la face encore plus rouge que d’ordinaire, il plongea la main dans son panier et, devant Emma stupéfaite et dégoûtée, il brandit un assez beau gardon qui s’agitait encore un peu. « Regarde moi ça ! N’est-il pas beau ! On va se régaler… »
Puis il partit avec gourmandise faire apprêter la bête par Félicité qui n’en avait jamais tant vu, laissant derrière lui de luisantes traces de pas et les gouttes baveuses du poisson suspendu au bout de son bras.

Le repas commença bien : Charles était satisfait de tout ; Emma s’imaginait sa rencontre prochaine, les baisers fougueux qu’elle donnerait, ceux qu’elle recevrait et chaque bouchée la rapprochait de ce moment délicieux.
Les bougies formaient au centre de la table comme un halo de lumière qui lui cachaient la figure de son mari et lui rappelaient l’inoubliable soirée au château où elle avait appris ce qu’étaient le plaisir et le rêve. Elle revoyait les soieries magnifiques, le frôlement des tissus, entendait les valses qui tournaient dans sa tête et sentait la pression de la main du Vicomte sur sa main.

À ce moment de sa rêverie, elle entendit son mari qui poussait un cri et se mit à gémir : « Une arête ! J’ai avalé une arête ! Emma va chercher du secours ; je vais mourir » et il se tenait la gorge à deux mains. Emma interdite ne bougeait pas et le regardait en silence, soufflant et râlant. N’en pouvant plus, il fut obligé de se lever, s’agitant toujours au milieu de la pièce, s’appuyant à la table où les restes du gardon finissaient de refroidir. Félicité, intriguée par le bruit qu’il faisait, accourut et, comprenant ce qui se passait, alla immédiatement chercher le pharmacien.
Quand M. Homais arriva, Emma n’avait pas bronché, toujours assise, droite, regardant Charles s’agiter comme un poisson hors de l’eau.
Le praticien, essoufflé et affairé, ouvrit sa mallette, en sortit de longues pinces et la prévint : « Peut-être devriez-vous vous retirer un moment ? Il s’agit d’une petite opération tout de même… petite mais quand même, on ne peut nier les risques encourus comme dans toute expérience scientifique et quoiqu’en disent … ». Il était lancé.
Elle se leva alors et, tournant le dos à la scène lamentable qui s’annonçait, alla à la fenêtre où elle laissa aller ses regards vers la rue, toute palpitante soudain de voir remonter vers l’auberge, faiblement éclairée, la silhouette tant aimée de Rodolphe qui, sifflotant, s’avançait avec légèreté sur les pavés glissants et moirés sous le clair de lune, les basques de son habit de velours, d’un bleu brillant, faisant derrière lui comme les ailes des hirondelles au bord de l’eau.

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