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Fenêtre

vendredi 17 février 2012, par Richard Lebeausale

En voyage, à travers la fenêtre d’un train, nous voyons toutes ces vies figées par un peintre ou par un photographe, ces vies que nous pouvons mieux voir et mieux comprendre grâce aux questions que leur suspens porte, mieux que si nous les connaissions, étions leur voisin. Je veux parler de ces maisons, jardins, hommes et femmes que nous voyons en un instant qu’eux-mêmes auront bientôt oublié, mais qui pour nous restera peut-être toujours, et qui nous en dit sur la vie plus que nous n’oserons jamais en demander.

Dans ces jardins de banlieue, dans ces jardins de maisons de campagne, il y a des silhouettes debout dont nous voyons la marche arrêtée ou la main tendue, il y a des silhouettes assises dans le mouvement de se lever, il y a des visages dans une expression qui sera à jamais pour nous, spectateur d’un seul moment, colère, tristesse, joie, impassibilité ; il y a des gestes, il y a des paroles sans doute échangées là-bas mais sur la pellicule de la vitre il n’y a rien qu’une amorce de syllabe à partir de laquelle il nous faut deviner le mot, la phrase, toute la vie de cet homme au visage apeuré, tout le passé de cette femme au regard de rancune, tout ce que signifie cette chaise vide à côté de celle occupée. Au volant de cette voiture, derrière la barrière du passage à niveaux, à qui sont ces mains qui attendent que passe mon train ? Ces mains serrées sur le volant, qui trembleraient si elles étaient libres, à l’évocation d’un souvenir, d’une peau. Et à la terrasse du Café de la Gare ils sont là tous les trois à dissimuler leurs cheveux blancs et leurs crânes blancs sous d’antiques bérets, ils attendent le quatrième – viendra-t-il ? – à quoi trinqueront-ils alors ?, à qui ?, et pour combien de jours encore ?

De ces postures saisies au passage du train, se révèlent les questions qui contiennent tout ce que la vie peut avoir de mystère, de souffrance et de joie, et aussi les réponses que seul donnera celui qui osera imaginer : quels gestes ont précédés, quels gestes suivront, quels mots s’échangent là-bas qui refusent de passer la frontière de la vitre du compartiment ?

Ce qui frappe surtout le spectateur de ce long et inerte travelling, c’est le vide de tous ces autres jardins où personne ne tond la pelouse ni ne taille la haie. Ces jardins où personne ne récolte ni framboise, ni tomate. Ces jardins où les toboggans de plastique attendent le retour des enfants. Ces voitures garées, vides, devant des maisons éteintes… où sont-ils tous ? Sont-ils partis à pied ? En train ? Existent-ils vraiment s’ils évoluent hors du cadre de notre vitre, hors de cet infime instant pendant lequel ces formes existent pour nous ?

Enfin, le train file le long de rues abandonnées, vides, que la vitesse rend immobile à jamais en une impression de fin du monde, quand l’espèce humaine aurait quitté la vie, laissant derrière elle ses ruines bientôt recouvertes par la nature.

Le train file sans se préoccuper des creuses chimères que je tente de présenter ici – place déserte, rue bien calme, route inempruntée inutile à se demander pourquoi elle fut tracée si ce n’est pour offrir à la vue fuyante des voitures de train sa ligne de bitume empoussiéré.

Le train file, et les maisons ne sont plus que leurs toits, touches vives d’ardoises et de tuiles dans le fondu vert des feuillages qui recouvre presque tout ; presque, car il reste, toujours, ces toits qui, seuls, finissent par témoigner de la présence de l’homme, de ces vies, dans la nature, la nature immense que le mouvement du train étale, multiplie, comme s’il voulait effacer tout ce qui, dans le paysage, me fait rêver.

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