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Interview : Georges Flipo

jeudi 7 juin 2012

En octobre 2010, je recevais Georges Flipo pour une amicale discussion autour de son roman La Commissaire n’aime point les vers construit autour d’un pastiche de Baudelaire, L’Une et l’Autre, qu’on peut lire sur pastiches.net. Il publie un nouveau recueil de nouvelles en novembre chez Anne Carrière.
FG

Parle nous de la genèse de La Commissaire n’aime point les vers. Pourquoi as-tu décidé d’écrire un roman policier qui soit littéraire ?

C’est venu d’une façon très bizarre. Mon précédent livre, Le Film va faire un malheur, malgré de très bonnes critiques, n’avait pas bien marché. Les libraires ne savaient pas s’il fallait le mettre en littérature ou roman policier. Il y avait des gangsters, des morts, trop pour que ce soit un roman normal. Il n’était malgré tout pas assez construit comme une enquête policière pour être chez les policiers. Comme les libraires ne savaient pas où le mettre, ils le mettaient sous la table.

Je n’avais pas bien vécu cette expérience. J’en parle au cours d’un déjeuner avec une amie spécialiste du roman policier qui me conseille alors d’écrire un vrai roman policier.

Le pastiche n’était donc pas à l’origine du livre…

En effet. Et si je faisais un roman policier, je voulais qu’il soit littéraire, à la fois comme sujet, et puis comme caution, comme alibi. Trop souvent, les romans policiers pêchent par l’écriture : les intrigues sont remarquables, admirables, mais ils sont massacrés d’un point de vue écriture et c’est dommage. Je voulais un sujet littéraire qui m’obligerait aussi à une écriture littéraire.

J’avais déjà eu un jour une vague idée de poème dont on ne sait pas s’il est de quelqu’un, une idée un peu confuse. Et quand j’en parle à cette amie, elle me dit, « mais c’est très intéressant, faites-le ce roman ». Alors dès que j’ai commencé à l’écrire, j’ai tout de suite décidé que le cœur de ce roman serait le pastiche.

Pourquoi avoir choisi un pastiche de Baudelaire ? Pourquoi pas Verlaine ou Rimbaud qui auraient pu écrire un poème aussi sulfureux ?

Parce que même si j’aime beaucoup le personnage de Rimbaud, je ne suis pas fana de sa poésie. Je sais que c’est honteux de dire ça. Mais malgré de très beaux poèmes, il ne m’a jamais bouleversé. Je n’ai pas pour Rimbaud cette espèce de passion que j’ai pour Baudelaire. Je suis vraiment un fana de Baudelaire. Il me bouleverse.

Je connaissais pas mal la vie de Baudelaire en plus. Ça m’a facilité les choses pour pouvoir glisser quand même des références historiques fiables. Avec ce pastiche je ne pouvais pas faire n’importe quoi, parce que je voulais intégrer dès le départ des fausses pistes par rapport à l’histoire, comme la servante noire, la vieille graphologue juive. Pour pouvoir jouer justement. Baudelaire reprenait très souvent ces personnages, les Noirs, les Juifs, les femmes juives notamment l’intéressaient beaucoup. Donc j’ai voulu tout de suite intégrer ça dans mon poème parce qu’il y avait ces personnages dans mon roman, ça me paraissait cohérent.

Baudelaire en plus était plus facilement scandaleux. C’était important pour la construction de l’histoire. Pour que les médias s’y intéressent, il fallait un mini scandale, un poème sur lequel on jase.

Et Verlaine ?

J’aime beaucoup Verlaine aussi. Je sais que comme Baudelaire, il a écrit des cochonneries mais je le maîtrise moins que Baudelaire. Enfin, je le maîtrise... Je le dis prudemment. Je ne me sentais pas capable de faire du Verlaine. Voilà. Incapable. Du Baudelaire, je croyais pouvoir en faire...

Venons-en justement à l’écriture du pastiche.

J’ai donc commencé à écrire le roman. Et puis quand je suis arrivé vers la page 50, je me suis dit « bon, maintenant, il n’y a plus qu’à écrire le poème ». J’avais une idée vague et de façon très naïve je pensais que ce serait assez facile pour moi qui connais bien Baudelaire. Et au bout de quelques jours, j’ai découvert que ce n’était pas facile du tout.

J’ai fait une première version que j’ai envoyée à mon frère Hugues qui est agrégé de lettres, qui connaît vraiment bien Baudelaire. Et qui m’a dit que ce n’était pas montrable, pas une seconde crédible. Je l’ai retravaillé et envoyé à la fois à mon frère et à Yvonne Le Meur-Rollet qui est une poétesse « émérite ». Elle m’a fait remarquer, là je schématise sa pensée, que mes alexandrins faisaient douze pieds, en moyenne. J’en avais de 14 pieds, j’en avais de 11 pieds, j’en avais de 13 pieds. Il y a des tas de règles de prosodie que je ne connaissais pas du tout. J’ai découvert les diérèses. Et d’un coup, j’ai compris que Baudelaire était très puriste là-dessus. Il préférait faire une faute d’orthographe qu’une faute de diérèse.

Après quelques échanges avec Yvonne, je suis arrivé à écrire un poème qui techniquement tenait la route. Elle a eu la charité de ne pas porter de jugement sur le reste.

Après la forme et les thèmes, le vocabulaire, j’imagine...

Je l’ai envoyé à mon frère et à Magali Duru qui est une amie très littéraire aussi. Elle est prof de lettres et m’a fait des remarques très fines sur des mots qu’elle trouvait inappropriés. Mon frère m’a fait d’autres remarques. Magali s’est focalisée sur les adjectifs notamment. Et m’a suggéré la vanille. Il y avait du benjoin dans mon sonnet, comme souvent chez Baudelaire, par exemple dans Correspondances un poème cher à Baudelaire. Elle m’a dit : « Le benjoin est trop banal pour Baudelaire. Ça fait pastiche du coup, tu comprends, de mettre le benjoin. Pourquoi tu ne mets pas de la vanille, ça serait plus original. » Et j’ai complètement flashé. Parce que moi dans mon idée, ce poème était une œuvre de jeunesse de Baudelaire qu’il aurait écrite à son retour de son voyage avorté en Inde. Lorsqu’il est reparti après l’escale à l’île Bourbon. Je me suis dit tiens, ce serait bien qu’il ait eu cette « expérience », et qu’il la raconte de façon détournée. Et la vanille me paraît tout à fait adaptée, même si l’exploitation de la vanille n’avait pas encore pris l’essor qu’on connaît. Autre exemple, la bouche de la Noire au départ n’était pas corail mais or piment. Je m’imaginais que la Noire se maquillait avec un rouge à lèvres jaune orange et Magali m’a dit corail ce serait plus exotique. C’était parfait. J’ai retravaillé, elle m’a suggéré plusieurs mots très bons, il n’y avait rien à dire. C’est tous les meilleurs. Ou presque. Parce qu’après j’ai envoyé ça à mon frère qui lui m’a corrigé quelques vers. En tout, à l’arrivée dans le poème rendu final, je crois qu’il y a neuf mots qui ne sont pas de moi, et pour être très franc, ce sont les neuf meilleurs. Quatre de Magali et cinq de mon frère, ou le contraire. Ils étaient bien, il n’y avait rien à dire.

Géhenne, j’aime beaucoup la géhenne…

La géhenne c’était de moi, j’y tenais, c’était d’origine. « L’esclave à l’œil las », alors que je la décrivais beaucoup plus bêtement avant, c’est de mon frère. Tout comme « Délivrant sa chair veule ». Lorsqu’il m’a trouvé la chair veule j’étais fou de joie, c’était exactement ce que je voulais. Par contre, il m’a titillé sur la vestale juive. Il m’a dit que ce n’était pas Baudelaire, que même si on en trouvait, il ne le mettrait pas là-dedans, pas baudelairien. Il m’a vraiment tanné pour que j’enlève ce mot mais il n’en était pas question. Et pour la petite histoire, bien plus tard, un prof de Khâgne à Henri IV qui avait lu ce roman et l’avait apprécié m’a proposé de prendre un café. Il m’a dit : « c’est un bon poème, c’est pas du meilleur Baudelaire, c’est une œuvre de jeunesse qu’il aurait pu écrire. Mais il y a quand-même un mot qui ne va pas. C’est vestale. » Et j’ai découvert après que ce prof d’Henri IV et mon frère avaient fait la même Khâgne, la même année à Louis-le-Grand. Ils avaient reçu la même formation baudelairienne et quarante ans plus tard ils avaient la même préférence.

Il y a ainsi des mots auxquels j’ai tenu parce que ça me semblait mieux. J’avais mis « comtesse juive » au départ. Mon frère disait que c’était très baudelairien mais j’ai préféré vestale pour mieux préparer aux temples entr’ouverts, la géhenne, à cet univers.

Voilà, tout ça pour dire que c’est compliqué de faire du Baudelaire. Parce qu’on croit le maîtriser et en fait non. Puis il ne fallait pas faire de la copie, ni de la caricature. Il fallait des hapax, des mots qui n’avaient pas été utilisés par Baudelaire justement. Il lui est arrivé d’utiliser un mot dans un seul poème. Un mot qu’on ne retrouve pas après. Du genre : le grouillis. Le grouillis, j’ai pas mal hésité à le mettre parce qu’un « grouillis de stupre et de plaisir » ça faisait quand même beaucoup. Le stupre, je crois qu’il est cité une fois par Baudelaire. Le grouillis jamais mais je l’ai mis car il aurait quand même pu mettre ça. Même si après il ne l’a plus réutilisé. Parce que Baudelaire utilisait souvent les mêmes mots contrairement à ce qu’on pourrait croire. Il y avait quelques hapax, et là il y en a.

Qu’est-ce que pour toi un bon pastiche ? Quels sont les éléments qui constituent un bon pastiche ?

C’est très difficile. Je pense que la volonté de mettre tout l’auteur dans une page oblige à une certaine caricature de l’auteur pas au sens farce, plutôt au sens de charger pour obtenir l’essentiel de l’auteur. Donc un bon pastiche pour moi, c’est une page qui à la fois aurait pu être de l’auteur mais qui en même temps résume l’auteur. On retient tous les points forts, tous les marquants. Baudelaire c’est le sexe, c’est la religion, c’est l’exotisme. Il faut raconter l’auteur. Qu’est-ce que je vais mettre dans une page pour raconter Flaubert, par exemple. C’est pas juste copier le style, je crois que c’est aussi un maximum de marquants de l’auteur pour en fait effectivement en donner un échantillon et qu’en ayant lu un poème ou une page ou une nouvelle de l’auteur on puisse dire je crois que je comprends l’auteur.

Tu parles de style. J’imagine que tu inclus le vocabulaire.

Le vocabulaire évidemment, le style bien sûr. Mais aussi les thèmes. Je pense qu’un bon pastiche doit reprendre ou bien un thème fédérateur ou bien un thème dominant de l’auteur ou bien plusieurs thèmes qu’on combine. Pour moi c’est ça un bon pastiche. C’est une espèce de résumé de l’auteur, c’est l’essentiel de l’auteur. C’est plus l’auteur que l’auteur. Un pastiche de Flaubert est plus flaubertien que Flaubert. J’en ai lus. Du Racine par exemple, j’ai lu un magnifique pastiche de Racine dans À la manière de… de Paul Reboux et Charles Müller, qui était extraordinaire. Enfin voilà, c’est très dur le pastiche. Parce que tout le monde pense caricature, portrait farce alors que c’est très respectueux un pastiche.

Les puristes du pastiche ajoutent un élément à ta définition : l’humour. L’humour doit absolument faire partie du pastiche. Un élément qui permet de différencier le travail de pastiche à celui de copiste.

De faussaire. Je suis d’accord. Parfois l’humour c’est juste de dire, vous avez vu comme c’est lui. Parfois dans l’abus où la concentration crée l’humour. À chaque ligne, qu’est-ce qu’aurait fait Baudelaire, qu’est-ce qu’aurait fait Flaubert ? Qu’est-ce qu’aurait fait Verlaine ? Et on va rajouter tout de suite ce qui peut marquer. Et cette condensation de l’auteur crée de l’humour. Oui je suis d’accord sur l’humour. Il n’y a pas d’humour dans mon poème par exemple. Parce que ce n’était pas un vrai pastiche, c’était un faux Baudelaire.

Sur pastiches.net on publie différentes choses. De purs pastiches, évidemment. Mais aussi des « copies » sans humour, une rubrique pour les suites aussi. Par exemple, un auteur fait une suite dans un roman, on va continuer cette suite-là. Peut-être que les puristes ne s’y retrouvent pas complètement mais j’ai voulu avec Joachim Séné un site qui rende hommage au style.

Je suis content en fait que tu parles de style parce que je pense qu’actuellement on oublie beaucoup le style en littérature. On ne rend pas assez hommage aux auteurs qui travaillent leur style et ceux-là méritent un grand coup de chapeau parce qu’ils créent un plaisir de lecture. Je pense que dans la critique littéraire actuellement on oublie trop souvent le style. Dans les auteurs qu’on est en train de célébrer, il y en a certains qui écrivent comme des cochons quand même. Ils racontent de bonnes choses mais ils écrivent comme des cochons.

As-tu l’intention d’écrire d’autres pastiches de Baudelaire ?

Non, je ne pourrais pas faire mieux. J’ai eu tellement mal, j’ai tellement souffert. J’ai mis trois mois en tout, je crois que j’ai eu 56 versions de ce poème avant d’arriver à un poème que j’ai considéré comme fini. Quand je dis 56 versions, c’est à chaque fois le sonnet complet, que j’ai retravaillé, que j’ai cassé, que j’ai déstructuré. J’ai eu beaucoup de mal à l’écrire. Quand ce prof d’Henri IV m’a dit, c’est pas mal, ça aurait pu être du Baudelaire, qu’est-ce que j’étais heureux. C’est tout bête. Mais j’ai dit j’ai fini mon boulot.

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