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La quiche

lundi 12 décembre 2011, par Marianne Desroziers

Rien.

Sinon une quiche lorraine.

Les petits lardons d’une épaisseur inférieure ou égale à trois millimètres égayent une garniture dorée à souhait et légèrement gonflée, comme par un désir. La pâte brisée nargue les vol-au-vent situés à trente et un centimètres et demi du bord gauche de l’assiette plate en grès dans laquelle elle repose, tandis qu’à son côté gît une salade alanguie. Monsieur la mélangera peut-être avec une cuillère et une fourchette en bois. Grand bien lui fasse. Du vin rouge, situé à un angle de quarante-cinq degrés par rapport à la bissectrice de l’angle de la table, pâlit dans sa carafe et le vin blanc, sommet du triangle isocèle dont la base est marquée par la pointe des couverts de Madame, rougit dans sa bouteille et ce malgré son A.O.C.

La crème fraîche répandue par la maîtresse de maison, qui a eu la main lourde, fait de cette quiche la reine de la fête, le centre du cercle familial (de rayon R centré au point O de coordonnées (a, b), soit (x-a)² + (y-b)² = R²), Alpha et Oméga de la quiche, limite de toute droite, vecteur, courbe (dans des conditions bien définies, cela va sans dire). On se sent tout à coup un peu ballonné.

Sur cette quiche mélancolique, on aimerait ce soir voir par la baie vitrée la lune oblique vibrionnant ses rayons d’argent dans le bruissement des feuilles, mais à 19h16 en été, il est trop tôt et il fait grand jour.

Toute la maison est vide, ce qui ne répond pas à la question de savoir pourquoi cette quiche s’y trouve à cet instant précis. La silhouette de @…, vêtue de sa robe blanche trop près du corps pour cette chaleur (mais elle en a vu d’autres quand elle vivait en Ouganda), s’est sans doute déplacée dans la cuisine en diagonale, ses mains l’ont sortie du four et déposée au centre de la table rectangulaire (mais qui est carrée sans les rallonges), ses pieds ont mis des escarpins noirs vernis, son bras droit a décrit une courbe ascendante afin d’attraper sur le fauteuil son sac acheté en Italie, ses jambes ont fait quatre pas alertes plus un petit pour atteindre la porte, sa main droite a tourné la poignée, puis le corps a disparu du champ de vison de la quiche lorraine.

La porte d’entrée s’ouvre et se referme. Il est sept heures et demie, presque trente et une pour être précise. Le corps de @… revient accompagné d’un autre corps, fait de deux bras, deux jambes, d’une tête, d’un tronc et de quelques fioritures supplémentaires. Ce n’est pas celui de Monsieur, c’est un autre homme, en chemise blanche, mocassins cirés et alliance autour de son annulaire boudiné. Leurs fessiers se posent sur leurs chaises, les coudes pointus et agressifs se posent sur la nappe à fleurs ― on dirait des tulipes mais mal dessinées, alors c’est peut-être une autre variété de fleurs, des azalées ou des pivoines ―, la main droite de Madame attrape vigoureusement le plat de vol-au-vent et, à l’aide d’une pelle à tarte en argent, en dépose deux dans l’assiette de cet autre Monsieur. Il les enfourne goulûment. Ses lèvres s’écartent, sa bouche s’ouvre et dit qu’il trouve les vol-au-vent trop salés.

« Mais non, répond-elle, il faut manger du sel pour ne pas transpirer ».

Plus tard dans la soirée, on se met à raconter une anecdote personnelle de benne à ordures en panne un matin d’automne. Monsieur, lui, aussi était insipide mais ne s’en cachait pas. C’est peut-être l’avantage d’être marié depuis seize ans : on ne cherche plus à avoir l’air de ce que l’on n’est pas, de toute façon on ne pourrait pas faire illusion bien longtemps face au corps et à la tête qui partagent une table, un dentifrice, un lit et des toilettes pourvues d’installations sanitaires permettant la satisfaction des besoins naturels.

Les commissures des lèvres de @… se relèvent pour dessiner un demi-cercle, la main droite de Frankie passe dans ses cheveux, d’abord ses cheveux à lui, puis ses cheveux à elle, ses yeux brillent d’un éclat intermittent de quatre à cinq watts environ.

― Dis-moi que tu…

― J’avais pensé que…

― Dis-moi que tu…

Quatre jambes entraînent deux corps dans la chambre où quatre bras enlacent deux troncs.

La quiche reste seule, à peine entamée et déjà froide. Cette quiche sent l’amour.

1 Message

  • La quiche 14 janvier 2012 03:29, par Shin

    Splendide ! J’ai été agréablement surpris, pour un ex-matheux que je suis, il y a eu des passages qui m’ont tilté tel l’équation du cercle, enchainée dans une cadence séquencée. La quiche trouve sa finalité dans la passion charnelle, fin joliment tournée. J’aime ton style.
    Amitiés,
    BDShin

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